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LA GRANDE ÉPOQUE DE L'EXPLOITATION FORESTIERE,
1850-1960
Qui parle d'opérations forestières parle aussi d'occupation des lieux.
Vers 1860, les travailleurs, surtout des jeunes, se rendaient à pied de
Mont-Carmel, Saint-Pacôme et autres paroisses avoisinantes, jusqu'à la
rivière SaintJean située à huit milles du Lac de l'Est, pour y bûcher,
haler et draver le bois. Ainsi, dans son rapport pour 1867-68, le curé
de Mont-Carmel écrit que 20 à 25 jeunes gens sont partis l'automne pour
les chantiers de la rivière Saint Jean et sont revenus le printemps pour
aider aux semences Avec le temps, un peuplement permanent s'installa. De
mémoire d'homme, six familles habitaient la région vers 1880. Il s'agit
des familles Dionne, Gray, Gendreau, Perrault, Labrie et Moore. Elles
vivaient de culture du sol, de chasse et de pêche durant l'été, et
l'hiver, elles s'adonnaient au commerce du bois comme tous les
cultivateurs du temps et d'aujourd'hui. Fait assez surprenant, le
principal gibier de ces années était le caribou, dont on expédiait la
peau en Angleterre. (Renseignements fournis par Tancrède Dionne
Les premières compagnies forestières
La première exploitation d'envergure fut celle des frères
Julius et
Victor Fawrs du Nouveau-Brunswick qui ouvrirent un chantier vers 1894 au
Lac de l'Est et le maintinrent en opération pendant quelques années; ils
faisaient draver leur bois sur la rivière Saint-Jean. Après eux, Bony et
Towers s'installèrent dans la région: un bureau (office) existait au Lac
de l'Est en 1898. Au ruisseau d'eau claire, ils opéraient un petit
moulin pour "dormants" de chemin de fer qui étaient dravés sur la
rivière du Loup jusqu'à la ville de ce nom; le bois de construction
était expédié parla rivière Saint Jean. Ils opéraient aussi un moulin au
chemin de front ou Taché.
Au début du siècle, la Rivière-Ouelle Pulp Lumber Co. ouvrit un
chantier sur l'emplacement futur du Transcontinental; on y coupait un
peu de bois de pulpe et surtout du bois de construction qui alimentait
un moulin à scie en opération à Powerville depuis 1904 et qui employait
une quarantaine de personnes. En 1910, les frères Demers de Saint-Agapit
de Lotbinière coupèrent du bois de pulpe en bas de Powerville pendant environ trois ans; ils l'expédiaient par
Saint-Philippe-de-Néri.
A l'automne de 192 S, la Compagnie Fraser qui coupait déjà depuis
quelques années sur les limites de la Eaton Land Co., ouvrit un moulin
au Lac de l'Est. Ce moulin brûla en 1932 et la compagnie ne le
reconstruisit pas.
Les frères Plourde
A compter des années 1930, l'histoire du Lac de l'Est fut grandement
marquée par l'activité des frères Plourde, Albert, Alfred et Michel. En
voici l'essentiel. (Selon les renseignements fournis principalement par
Michel Plourde en 1967).
Ces hommes s'étaient sentis très tôt attirés par l'industrie forestière.
Peu à peu, ils avaient commencé à faire couper du bois comme
entrepreneurs forestiers notamment pour la Power Lumber Co. Ltd. A
l'automne de 1934, Michel Plourde loua le moulin de Denis Garon au
chemin de front et opéra une coupe sur les limites à bois de la
Compagnie Power; à l'automne de 1935, ses frères se joignirent à lui et
on utilisa un deuxième moulin à Painchaud pour scier le bois bûché sur
une coupe de bois achetée de la Eaton Land Co. A l'automne de 1936, les
frères Plourde achetèrent pour dix ans le droit de coupe sur la limite
de la dite compagnie, qu'avaient eue les Fraser avant eux, et
construisirent un moulin à scie sur le bord du Lac de l'Est tout en
continuant d'opérer celui de Painchaud pendant encore une couple
d'années. Le Lac de l'Est entrait dans sa phase la plus brillante.
En 1941, les frères Plourde se portèrent acquéreurs du reste des
limites et autres biens de la Power Lumber Co. Ltd, aux mains de la
Banque Canadienne Nationale depuis la faillite de la compagnie en 1932.
Le bois empruntait le chemin des "madriers" d'East Lake à Saint-Pacôme.
La scierie de SaintPacôme fonctionna jusqu'en 1952 alors que les frères
Plourde furent dans l'obligation "de limiter leurs opérations au Lac de
l'Est, les terrains forestiers alimentant la scierie de Saint-Pacôme
étant épuisés ou trop éloignés pour fournir un rendement profitable".
(Les
citations de ce paragraphe et des suivants sont tirés de La Société
Historique Industrielle Inc., éd., Le Pays de la Beauce Le Bas du
Fleuve et la Gaspésie, p. 317).
"Le moulin du Lac de l'Est devint donc l'artère principale vers
laquelle s'achemina le bois coupé sur les limites de Power Lumber et de
Plourde & Frères".
Deux incendies, l'un le 17 novembre 1945, l'autre dans la nuit du 21 au
22 mars 1954, obligèrent les propriétaires à reconstruire ce moulin,
toujours doté d'un équipement des plus complets et des plus modernes.
"Les frères Plourde ont aussi fondé en 1954 une autre compagnie
enregistrée sous la raison sociale de East Lake Lumber Co. Cette
dernière s'occupe de mettre sur les marchés canadiens et américains la
production du Lac de l'Est, que l'on achemine vers le moulin de
préparation de Charny".
En 1950, Plourde & Frères Ltée se porta acquéreur des limites à bois
de la Eaton Land Co. de Calais, Maine, soit 196 milles carrés pour le
prix de 315 000 $ à part les frais de transaction. Ils possédaient alors
une réserve forestière de près de 400 milles carrés. A cette époque,
Plourde & Frères fournissait de l'ouvrage à plus de cent personnes en
été et à près de deux cents en hiver sans compter l'usine de Charny qui
donnait du travail à plus de trente employés à l'année longue.
Cinq ans après l'achat des limites de la Eaton Land Co., le domaine
forestier de Plourde & Frères Ltée passa aux mains de la Donohue
Brothers; les vendeurs se réservaient le droit de couper trente millions
de pieds de bois de 195 5 à 1960. Après 1960, la compagnie a poursuivi
ses opérations à Saint Just, en achetant le bois rond des contracteurs
et en le faisant scier à contrat. Alfred Plourde acheta et répara
ensuite une scierie en plus d'obtenir des droits de coupe de bois dans
le Maine. Après la mort accidentelle d'Alfred Plourde et l'incendie de
son moulin, ses frères, Albert et Michel, dont les transactions se
faisaient surtout sous la raison sociale East Lake Lumber Co., ont
continué les opérations forestières jusqu'en 1970. En 1986,
l'Association des manufacturiers de bois de sciage du Québec a créé le
prix Alfred-Plourde en hommage à son président-fondateur.
Les frères Plourde surent s'adjoindre des personnes-clefs que tous
les travailleurs du Lac de l'Est ont connues:
-
Lionel Drapeau de Saint-Pacôme, contremaître au moulin, reconnu pour
son professionnalisme sévère.
Joseph Santerre, qui ferait rougir d'envie bien des ingénieurs
d'aujourd'hui tellement son habileté était grande et ses talents
diversifiés, en matière de moulin à scie ou autres.
Léopold Plourde, machiniste autodidacte, maniant le tour avec dextérité
et assurance pour fabriquer des pièces introuvables sur le marché ou
vendues à des prix exorbitants. Sa compétence allait du moulin aux
machineries lourdes, où il était bien épaulé par Jean-Baptiste Bérubé.
Alphonse Lajoie de Saint-Pacôme, responsable de la comptabilité, homme
affable bien connu de tous, qui demeura avec les frères Plourde jusqu'à
la fin des opérations et de ses jours, pourrait-on dire.
Bien d'autres personnes mériteraient d'être mentionnées, en
particulier tous les travailleurs forestiers et autres qui, pour gagner
leur croûte, durent parfois travailler dans des conditions extrêmement
difficiles.
Les conditions du peuplement
Avec la venue des compagnies forestières, d'autres familles
s'ajoutèrent à celles de 1880, en provenance de Rivière-Ouelle,
Saint-Pacôme, Sainte-Anne-de-la-Pocatière, Mont-Carmel et de bien
d'autres endroits plus éloignés comme Cabano, Sully, Estcourt et le
Nouveau-Brunswick, selon les compagnies qui opéraient dans la région du
Lac de l'Est. Vers 1927, on comptait quarante-cinq familles soit environ
350 personnes. Ce fut probablement le maximum de la population
permanente.
Au cours des premières années de l'exploitation forestière, le curé de
Mont-Carmel se rendait visiter les chantiers l'hiver et avait
vraisemblablement un autel portatif en 1897. Avec l'implantation d'une
population permanente, il commença à desservir plus régulièrement la
mission du Lac de l'Est; le curé Saint-Pierre s'y rendait (lui ou son
vicaire) une fois par mois et il disait la messe dans un local de la
compagnie. En 1927, avec l'aide du Gouvernement, il fit construire une
chapelle dont le clocher fut doté de cloches provenant de la Rivère-Manie vers 1944. La chapelle fut vendue aux Pères du Saint-Esprit
le 26 janvier 1962 et rachetée par la Fabrique de Mont-Carmel pour la
somme d'un dollar en 1981.
Les baptêmes des nouveau-nés étaient retardés selon la disponibilité des
gens et du curé; les gens se mariaient à la chapelle du Lac, mais les
funérailles avaient lieu dans l'église de Mont-Carmel et les inhumations
au cimetière paroissial.
Dans les premiers temps, les enfants fréquentaient les classes de
Bayonne ou de Lichepain. Avant 192 8, il y aurait eu un instituteur
originaire de Trois-Pistoles. Par la suite, ce furent des institutrices
dont voici les noms (sans ordre chronologique): Berthe Michaud, Jeannette
Caron, Yvonne Gagnon, Catherine Saint-Onge, Cécile Plourde, Georgette
Anctil, Monique Plourde et Jeannine Lévesque. Certains élèves se
prévalurent de cours par correspondance, comme, par exemple, Claudette
Bérubé, fille deJean-Baptiste Bérubé et de Simone Milliard.
C'était l'époque où les naissances se faisaient à domicile et les
docteurs Landry, Darveau, Albert Royer et Léo Leclerc durent souvent se
rendre au Lac dans des conditions difficiles. On avait recours à des
sages-femmes quand le médecin ne pouvait se rendre; on nous a mentionné
les noms d'Anna Dionne (madame Paul Beaulieu), de Mary Langlais (madame
Ernest Roussel) et de mesdames François Milliard et Ashey Hoff. Il y en
eut sans doute d'autres dont nous ignorons le nom.
En 1927, il y avait 55 enfants d'âge scolaire; il y en aurait eu
jusqu'à 73 à un certain moment. On louait des locaux de classe chez des
particuliers. Une institutrice qui devait marcher 1/4 de mille pour se
rendre à sa classe dut éviter de justesse un ours un de ces bons matins,
ce qui donna lieu à l'occupation de la chapelle à des fins scolaires
durant l'hiver 1945. Plus tard on fit l'acquisition de la propriété
voisine, celle de Thomas T. Lévesque, barbier, où l'enseignante pouvait
aussi se loger.
Les denrées, telles la viande, les légumes ou la farine, étaient
fournies par des marchands ambulants. Le nom de François Milliard (Mirène)
est souvent mentionné; il vécut aussi au Lac avec sa famille.
Quant à la poste, c'est via Mont-Carmel qu'elle s'effectua jusqu'à la
venue du chemin de fer en 1912 . Florent Blier et Octave Beaulieu furent
tout à tour maîtres de poste à East Lake. A l'époque, même l'alcool à
90% était acheminé Québec-East Lake lorsqu'il n'était pas produit
directement sur place.. .
Un spectaculaire accident
d'avion en 1940
Le 17 novembre 1940, un accident d'avion marqua les citoyens du temps.
Surpris par la mauvaise température et le manque d'essence avec six
membres d'équipage à bord, un Digby 749 de l'ARC s'est écrasé sur le
flanc d'une montagne, à droite du Lac, du côté américain. Trois (3)
aviateurs munis de parachutes atterrirent à un arpent du camp d'Edmond
Massé. Des recherches furent effectuées par mer et par terre pour
retrouver les autres mais sans succès. Ce ne fut qu'au printemps que
deux corps attachés au même parachute furent découverts par des
chasseurs et retirés des eaux du Lac.
Cet événement a soulevé bien des discussions et des commentaires. Qu'est
devenu le sixième passager? Quelles sont les causes véritables de
l'accident? Certains parlaient de bombes larguées dans le Lac, tous se
perdaient en conjonctures. Les citoyens du temps se souviennent d'avoir
participé au ratissage, à l'aide de l'armée et de l'aviation, ce qui
amena une invasion des lieux, du jamais vu! On parle de 500 personnes et
de 15 avions.
En 1983-84, l'armée fit encore des investigations dans le Lac pour
découvrir Dieu sait quoi! Encore là, on parlait de bombes, au dire d'un
témoin oculaire. Mais les militaires ont été dans l'impossibilité ou ont
négligé de se rendre à l'endroit de l'écrasement.
La fin d'une époque
Avec la disparition de la majorité de l'exploitation forestière, le
désertion des lieux se fit progressivement. Plusieurs maisons furent
démolies pour être reconstruites à Mont-Carmel ou ailleurs, d'autres
furent tout simplement détruites. Les gens retournèrent dans leur lieu
d'origine, Sully, Saint-Louis du Ha Ha, le Nouveau-Brunswick, MontCarmel,
etc. Tel fut le dénouement d'une phase très longue de l'histoire du Lac
de l'Est. |
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